
En juin 2026, Régions de France a publié un document majeur qui pourrait redessiner le paysage de la commande publique française : le Livre Blanc des Acheteurs Publics Régionaux. Avec 50 propositions ambitieuses, les Régions entendent faire de l'achat public un véritable levier de souveraineté économique, de simplification administrative et de performance territoriale. Pour les acheteurs publics comme pour les opérateurs économiques, ce document constitue une feuille de route stratégique pour les années à venir.
Décryptage par Laurent Bidault et le cabinet NOVLAW Avocats, spécialiste en droit de la commande publique.
Longtemps envisagée comme un acte avant tout juridique et administratif, la commande publique est devenue un enjeu profondément politique au croisement de toutes les grandes mutations contemporaines. Représentant près de 14 % du PIB français, soit 400 milliards d'euros annuels, elle constitue un levier fondamental pour soutenir l'emploi, orienter l'activité économique et traduire concrètement les priorités de l'action publique.
Le Livre Blanc rappelle un chiffre essentiel : 80 % de la commande publique est portée par les collectivités territoriales, dont les Régions jouent un rôle stratégique majeur. Dans un contexte de crises successives (sanitaire, énergétique, géopolitique), les acheteurs régionaux plaident pour une refondation du cadre juridique qui régit leurs marchés publics.
Le document s'articule autour de trois piliers :
Parmi les 50 propositions, trois mesures emblématiques se détachent par leur potentiel de transformation :
Le Livre Blanc propose d'aligner les procédures applicables aux pouvoirs adjudicateurs sur celles des entités adjudicatrices et de supprimer l'obligation de publication au BOAMP pour les marchés déjà publiés au Journal officiel de l'Union européenne (JOUE).
Notre Analyse : Cette mesure répond à une critique récurrente : la complexité excessive d'un certainmillefeuille normatif français. La coexistence de deux régimes juridiques distincts (pouvoirs adjudicateurs / entités adjudicatrices) crée une insécurité juridique et des coûts administratifs disproportionnés. L'harmonisation permettrait de rationaliser les procédures de passation tout en maintenant les garanties essentielles de transparence et de concurrence.
La proposition n°9 prévoit la création d'une plateforme en ligne sécurisée attestant du respect des obligations fiscales et sociales des entreprises. Ce "passeport" simplifierait drastiquement les vérifications que doivent opérer les acheteurs publics avant chaque attribution de marché.
Notre Analyse : Cette mesure s'inscrit dans la logique du principe "Dites-le nous une fois" (once-only principle). Actuellement, les opérateurs économiques doivent fournir les mêmes justificatifs à chaque consultation, tandis que les acheteurs doivent vérifier systématiquement ces documents. Un système centralisé et actualisé en temps réel réduirait considérablement les délais et les risques d'erreur, tout en libérant du temps pour les missions à plus forte valeur ajoutée.
La proposition n°31 vise à introduire des dispositions permettant de favoriser la proximité géographique et les signes officiels de qualité (IGP, AOP, Label Rouge) pour l'achat de denrées alimentaires, dans le respect du droit européen.
Notre Analyse : : Cette mesure cristallise une tension persistante entre les principes européens de libre circulation et les objectifs de souveraineté alimentaire, de circuits courts et de transition écologique portés par la loi Climat et Résilience. Le défi juridique est de concilier ces objectifs sans violer les règles de non-discrimination. Les Régions plaident pour une évolution du droit européen comparable aux exceptions culturelles déjà reconnues dans d'autres domaines.
Le premier bloc de propositions vise à désacraliser la procédure pour se concentrer sur l'efficacité opérationnelle :
Notre Analyse : Ces mesures traduisent un basculement philosophique : passer d'une logique de contrôle a priori maximal à une logique de responsabilisation des acheteurs assortie d'un contrôle a posteriori plus efficace. C'est une évolution que nous accompagnons dans nos missions de conseil en structuration de marchés publics complexes.
Le secteur de la construction publique fait l'objet de propositions ciblées :
Notre Analyse : La proposition 13 est particulièrement stratégique dans le contexte de la construction hors-site et industrialisée. Actuellement, le recours au marché de conception-réalisation est strictement encadré par l'article 171 du Code de la commande publique. Les Régions plaident pour un assouplissement qui permettrait d'optimiser les projets nécessitant une intégration précoce des compétences techniques de l'entreprise.
Ce bloc vise à protéger les acheteurs publics contre les risques d'exécution défaillante :
Notre Analyse : Ces propositions répondent à des problématiques que nous rencontrons régulièrement en contentieux. La proposition 19, notamment, vise à lutter contre les pratiques de « phoenixing » (liquidation-recréation d'entreprises pour échapper aux dettes). La difficulté sera de concilier cette mesure avec le principe européen de libre établissement.
Les Régions plaident pour un protectionnisme européen assumé :
Analyse NOVLAW : Ces propositions interrogent frontalement les équilibres du droit européen. La proposition 29 s'inspire de l'International Procurement Instrument (IPI) adopté par l'UE en 2022, mais va plus loin en demandant une application systématique. La faisabilité juridique de ces mesures nécessitera une expertise fine du droit de la concurrence européen.
Un ensemble de mesures vise à démocratiser l'accès à la commande publique :
Notre Analyse : L'allotissement reste le principal levier d'accès des PME à la commande publique. Ces propositions le complètent utilement, mais leur mise en œuvre suppose une vigilance particulière sur le respect des règles de passation. La proposition 41, notamment, devra être soigneusement encadrée pour éviter les dérives protectionnistes contraires au droit européen.
La commande publique doit devenir un levier opérationnel des transitions :
Notre Analyse : Ces propositions traduisent une évolution profonde de la fonction achat public : passer de l'acquisition au meilleur rapport qualité-prix à l'acquisition créatrice de valeur sociale et environnementale. La proposition 47 est audacieuse : elle suppose d'accepter qu'un critère de sélection puisse porter sur des éléments n'ayant pas de lien direct avec l'objet du marché (par exemple, la politique sociale globale de l'entreprise pour un marché de fournitures). Sa compatibilité avec le droit européen reste à établir.
Les trois dernières propositions concernent les spécificités ultramarines et l'innovation juridique :
Notre Analyse : La proposition 50 est la plus novatrice et la plus controversée. Elle propose d'autoriser, à titre expérimental, les acheteurs à pondérer le critère prix en tenant compte des recettes fiscales et sociales générées par l'exécution du marché sur leur territoire. Autrement dit, une entreprise locale qui génère de l'emploi et de la fiscalité locale bénéficierait d'un avantage compétitif. Si cette approche est économiquement rationnelle (internaliser les externalités positives), elle pose de redoutables questions juridiques au regard du principe de libre circulation et de non-discrimination. Une expérimentation juridiquement sécurisée supposerait l'autorisation préalable de la Commission européenne.
Le Livre Blanc des Acheteurs Régionaux 2026 marque un tournant : la commande publique n'est plus un simple acte d'achat, mais un outil de politique publique intégrée. Les 50 propositions dessinent une vision ambitieuse où l'achat public devient un levier de souveraineté, de simplification et de transition.
Pour les acheteurs publics, ce document constitue une feuille de route pour faire évoluer leurs pratiques. Pour les entreprises, il annonce un environnement réglementaire en mutation, avec de nouvelles opportunités (simplification, innovation) mais aussi de nouvelles exigences (RSE, relocalisations).
Chez NOVLAW Avocats, sous l'impulsion de Laurent Bidault, nous accompagnons cette transformation en combinant une expertise pointue en droit de la commande publique et une approche pragmatique centrée sur la sécurisation juridique et la performance opérationnelle. Que vous soyez acheteur public ou opérateur économique, nous vous aidons à anticiper ces évolutions et à structurer vos marchés publics pour en faire de véritables leviers de performance.
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