
La loi n° 2026-403 du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique ouvre une nouvelle ère pour l'innovation dans la commande publique. En tant qu'avocat spécialisé en marché public et expert des achats innovants, nous analysons dans cet article les mesures clés qui impactent l'accès à l'innovation pour les acheteurs publics et les entreprises innovantes.
L'article 16 de la loi SVE constitue la mesure phare pour favoriser l'innovation publique. À partir du 1er juillet 2026, les acheteurs peuvent passer des marchés innovants sans publicité ni mise en concurrence jusqu'à 140 000 € HT, contre 100 000 € HT auparavant. Cette augmentation de 40% offre une vraie marge de manœuvre pour expérimenter des solutions innovantes.
Un point mérite l'attention des praticiens : l'article 16 n'est pas codifié. Il s'agit d'une disposition législative autonome, qui ne modifie aucun article du Code de la commande publique. L'article R. 2122-9-1, qui portait jusqu'ici le dispositif, demeure en vigueur dans sa rédaction issue du décret n° 2021-1634 du 13 décembre 2021 et mentionne toujours 100 000 € HT. La loi, postérieure et de rang supérieur, prime : mais le code n'a pas encore été mis en cohérence, et aucun décret de coordination n'est paru à ce jour.
Concrètement, qu'est-ce qu'un marché innovant ? L'article 16 renvoie au second alinéa de l'article L. 2172-3 du Code de la commande publique, aux termes duquel « sont considérés comme innovants les travaux, fournitures ou services nouveaux ou sensiblement améliorés. Le caractère innovant peut consister dans la mise en œuvre de nouveaux procédés de production ou de construction, d'une nouvelle méthode de commercialisation ou d'une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques, l'organisation du lieu de travail ou les relations extérieures de l'entreprise ».
Cette souplesse s'applique également aux lots de marchés innovants. Pour les marchés de travaux innovants, les lots inférieurs à 140 000 € HT peuvent être passés en gré à gré. Pour les marchés de fournitures et services innovants, ce sont les lots inférieurs à 80 000 € HT qui en bénéficient, à condition que leur cumul ne dépasse pas 20% du montant global de la procédure.
Le seuil est intelligemment indexé sur le seuil européen applicable aux marchés de fournitures et de services des autorités publiques centrales, tel qu'il figure dans l'avis annexé au Code de la commande publique. Il s'établit à 140 000 € HT depuis le 1er janvier 2026 et sera révisé automatiquement au 1er janvier 2028, sans nouvelle intervention du législateur.
L'article 14 de la loi SVE crée un nouvel article L. 2113-17 du Code de la commande publique qui permet de réserver des lots aux jeunes entreprises innovantes. Lorsqu'un marché alloti porte sur des prestations innovantes et reste sous le seuil de 140 000 € HT, l'acheteur peut réserver jusqu'à 15% du montant total aux JEI. Applicable depuis le 28 mai 2026, cette mesure vise à donner un accès privilégié aux startups. Un dispositif équivalent est prévu pour les marchés de défense ou de sécurité par le nouvel article L. 2313-5-1 du même code.
Pour être reconnue comme JEI selon l'article 44 sexies-0 A du Code général des impôts, une entreprise doit remplir plusieurs critères :
Ce dispositif nous semble toutefois présenter une fragilité juridique importante. En effet, la loi de finances pour 2024 avait déjà présumé innovante toute solution proposée par une JEI, mais ce dispositif a été supprimé 16 mois plus tard par l'article 15 de la loi n° 2025-391 du 30 avril 2025 (DDADUE), pour non-conformité au droit européen.
Le Conseil d'État avait alors souligné que les directives 2014/24/UE et 2014/25/UE interdisent de présumer innovantes toutes les prestations des entreprises récentes et que le principe d'égalité de traitement s'oppose à une discrimination fondée sur le lieu d'imposition. Le nouvel article L. 2113-17 pourrait faire l'objet de contestations similaires. En tant que praticien, nous recommandons donc aux acheteurs d'en tout état de cause documenter précisément le caractère innovant des prestations et des solutions pour sécuriser juridiquement l'utilisation de ce dispositif.
L'article 17 de la loi SVE généralise les variantes en créant un nouvel article L. 2151-2 du Code de la commande publique, en vigueur depuis le 28 mai 2026. Désormais, les variantes sont autorisées par défaut dans toutes les procédures (formalisées et MAPA), sauf si l'acheteur les interdit expressément : dans l'avis de marché ou l'invitation à confirmer l'intérêt en procédure formalisée, dans les documents de la consultation en procédure adaptée.
Cette évolution, réclamée depuis longtemps par les acteurs économiques, inverse complètement la logique antérieure. Auparavant, les variantes n'étaient autorisées que si les documents de consultation le mentionnaient. Aujourd'hui, un acheteur qui souhaite les exclure doit le préciser explicitement.
Cette généralisation constitue un levier majeur pour l'innovation dans la commande publique. Les opérateurs économiques peuvent désormais proposer systématiquement des solutions alternatives plus innovantes, plus performantes ou plus économiques que la solution de base décrite par l'acheteur, à condition de respecter les exigences minimales fixées.
Attention toutefois : un « bug » réglementaire subsiste, car l'article R. 2151-8, qui subordonnait la présentation de variantes à une autorisation expresse de l'acheteur, n'a été ni abrogé ni modifié. Même si la hiérarchie des normes impose la primauté de la loi nouvelle, un décret de mise en cohérence devrait intervenir prochainement.
L'article 18 de la loi SVE introduit un montage contractuel inédit : si les documents de consultation le prévoient, le marché peut être attribué à une société constituée temporairement entre l'acheteur, l'attributaire et un tiers investisseur. Cette disposition s'applique aussi bien aux marchés publics qu'aux concessions.
Ce dispositif ouvre des perspectives intéressantes pour des projets innovants nécessitant :
Ce montage complète l'arsenal des marchés globaux existants (partenariat, conception-réalisation, performance) régis par les articles L. 2171-1 et suivants du Code de la commande publique. Toutefois, sa mise en œuvre pratique soulève de nombreuses questions qui devront être précisées par la pratique et probablement par des décrets d'application.
Nous recommandons de :
Les opérateurs économiques, notamment les startups et PME innovantes, doivent :
La loi de simplification de la vie économique marque une étape décisive pour l'innovation dans la commande publique française. Les quatre mesures analysées (seuil à 140 000 € HT, réservation aux JEI, généralisation des variantes, tiers investisseur) convergent vers un même objectif : faciliter l'accès des solutions innovantes aux acheteurs publics.
Et inversement favoriser pour les acheteurs l'acquisition de solutions innovantes (par exemple en matière d'intelligence artificielle : Acquisition d'IA dans le secteur public : comment choisir le bon contrat ? L'analyse de Novlaw Avocats)
Ces dispositions s'inscrivent dans une dynamique plus large engagée depuis plusieurs années : marché de R&D, partenariat d'innovation, renforcement du sourcing, assouplissement des procédures. La France rattrape progressivement son retard en matière d'achat public innovant.
Toutefois, des vigilances s'imposent. La fragilité juridique de la réservation aux JEI au regard du droit européen nécessite une application prudente. Les acheteurs devront documenter rigoureusement le caractère innovant des prestations pour sécuriser leurs procédures et leurs achats.
De même, le montage avec tiers investisseur, bien que prometteur, devra faire ses preuves dans la pratique. Les premiers retours d'expérience seront déterminants pour évaluer sa pertinence opérationnelle et identifier les ajustements nécessaires.
Toutefois, nous sommes convaincus que ces nouvelles mesures constituent des outils précieux à condition d'être utilisés avec rigueur et discernement.
L'innovation dans la commande publique n'est pas qu'une question de procédures simplifiées : c'est aussi une question de culture, de formation des acheteurs et d'accompagnement juridique adapté.
Pour aller plus loin : Notre ouvrage Guide des achats publics innovants
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