
Alors que la restauration française traverse une nouvelle zone de turbulences (hausse des coûts, augmentation de près de 10% des défaillances, changement dans les habitudes des consommateurs…), le débat autour du label « fait maison » revient au premier plan.
Dix ans après sa création, la mention peine encore à convaincre, aussi bien les professionnels que les consommateurs. Sur ce terrain, le chef étoilé Thierry Marx, aujourd’hui président de l’UMIH, pousse une idée forte : accorder un taux de TVA plus avantageux aux établissements qui jouent réellement le jeu du « fait maison ».
Ce sujet est particulièrement sensible dans le milieu de l’hôtellerie et de la restauration, impliquant des enjeux économiques et juridiques, mais également politiques, ayant trait au savoir-faire culinaire français, composante essentielle de notre rayonnement culturel à l’international.
La mention « fait maison » est issue de la loi n° 2014-344 du 17 mars 2014 relative à la consommation, aujourd’hui codifiée aux articles L. 122-19 à L. 122-21 et D. 122-1 à D. 122-3 du Code de la consommation, et fait partie des nombreuses règles et obligations d’affichages pour les restaurateurs.
Le dispositif repose sur quelques idées simples :
La mention vise :
Sanctions et contentieux possibles
Le non-respect du cahier des charges, combiné à l’usage de la mention ou du logo, expose l’exploitant à des sanctions de droit commun :
Pour un restaurateur, se revendiquer « fait maison » sans l’être, c’est donc ouvrir la porte à un risque contentieux multiple : pénal, administratif, réputationnel…
Malgré ses ambitions initiales, le label « fait maison » reste peu connu du grand public et peu utilisé par les professionnels.
Plusieurs chantiers ont été lancés depuis 2023.
En effet, le gouvernement a annoncé un renforcement du label d’ici 2025 pour améliorer la transparence (plus grande lisibilité, meilleure distinction entre cuisine sur place et assemblage industriel).
Bien plus, une proposition de loi envisageant de rendre obligatoire la mention « non fait maison» pour les plats industriels a été discutée puis finalement retirée au printemps 2024.
En toile de fond, un constat partagé par les organisations professionnelles : le « fait maison » est économiquement peu rentable. Selon Thierry Marx, le « fait maison » dégagerait à peine 2 % de marge, contre environ 8 % pour le « non fait maison », dans un contexte où près de 25 restaurants ferment chaque jour.
D’où l’idée de passer d’un label purement informatif à un véritable levier économique et fiscal.
En tant que président de l’UMIH, premier syndicat patronal de la branche, Thierry Marx a fait du « fait maison » son « combat de fin de mandat », avec la promesse d’une loi-cadre d’ici fin 2026.Ses axes principaux, tels qu’exposés lors du congrès de l’UMIH et dans plusieurs entretiens récents, sont les suivants :
En miroir, Marx évoque également la possibilité d’une TVA plus élevée pour les établissements de fast-food et la restauration industrielle, dans la lignée des débats récents sur une « taxe fast-food ».
Peut-on, en droit, appliquer un taux de TVA différent selon qu’un plat est « fait maison » ou non ?
Les contraintes du droit européen de la TVALa TVA est encadrée par la directive 2006/112/CE. Deux règles clés :
La CJUE comme l’administration fiscale française insistent sur le principe de neutralité fiscale : des biens ou services semblables, se trouvant en concurrence, ne peuvent être soumis à des taux de TVA différents sans justification objective.Toute la question devient donc : un repas « fait maison » est-il juridiquement différent, au regard de la TVA, d’un repas « non fait maison »?
En pratique, un schéma de TVA « fait maison » devrait donc :
À défaut de prendre de telles précautions, le risque de contentieux (internes ou européens) sera élevé.
En droit interne Sur le plan interne, le législateur dispose déjà de marges de manœuvre : la France applique depuis 2009 puis 2014 divers taux réduits dans la restauration, au prix de dispositifs fiscaux parfois critiqués comme coûteux et peu efficaces.
Les évaluations ex post de la baisse de TVA de 2009 (de 19,6 % à 5,5 % sur la restauration sur place) sont sévères :
Une nouvelle TVA réduite ciblée sur le « fait maison » sera sans doute confrontée à ces écueils : L’État demandera des garanties d’efficacité là où l’expérience 2009-2014 plaide plutôt pour la prudence.
En plaidant pour une TVA plus basse sur le « fait maison », Thierry Marx enfonce une porte ouverte : aujourd’hui, le droit fiscal traite de la même façon le fast-food d’assemblage et le restaurant traditionnel cuisinant à partir de produits bruts, alors que le second supporte des coûts de main-d’œuvre, d’énergie et de matières premières beaucoup plus élevés.
Sur le plan politique, l’idée est séduisante : récompenser la qualité et le savoir-faire surtout lorsque l’on rapporte cette thématique au contexte actuel de hausse sans précédent des maladies liées à la « malbouffe » (obésité, diabète…).
Sur le plan juridique, cette perspective de TVA à taux réduit s’annonce éminemment complexe dans sa mise en œuvre :
Cela au risque que cette mesure devienne à son tour une usine à gaz…
Par Maître Félix Lefèbvre, en collaboration avec Maître Baptiste Robelin, associé du cabinet Novlaw, avocat spécialisé en droit de l’hôtellerie et de la restauration.
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